Ce que les vacances nous apportent
Il y a un endroit, sur la route, où les vacances commencent officiellement. Aucun panneau ne l’indique. C’est un pont, celui du Ster, à trois kilomètres de la maison, et nous l’appelons entre nous le pont des vacances.
Le protocole est immuable. On ouvre les fenêtres. On met “Vamos a la playa”. Et on passe le pont en hurlant, tous, avec un sérieux absolu, dans une voiture qui sent le trajet depuis notre départ de Bruxelles, 10 heures de route. On est en début d’après-midi, les enfants sont dans cet état d’excitation qui ne se négocie plus depuis longtemps, et moi je regarde la lumière changer par la vitre ouverte, je hume cette odeur d’algues, et je respire les embruns.
Ce qui se passe ensuite est difficile à raconter, parce qu’il ne s’y passe rien. Le temps de poser les sacs, de constater que le cerisier a tenu une année de plus, de sortir deux chaises. Puis nous voilà partis pour 3 semaines : de marchés, de mer, de braises et de ciel. Aucun événement. Aucune anecdote à rapporter au bureau, ou alors trop peu.
Et pourtant je rentre changé. C’est cette énigme qui me travaille depuis des années, et j’ai fini par aller lire ce que les neurosciences racontent de cet état-là. Je m’attendais à des banalités sur le repos. J’ai trouvé mes vacances décrites.

Les marchés, ou l’art de perdre une matinée
Ça commence toujours par une flânerie sans objet.
Le marché du Guilvinec, avec notre marchand d’olives de père en fils, celui qu’on retrouve chaque année comme on retrouve un vieil oncle. Le marché de Lesconil, avec notre cidrier attitré, dont je ne connais toujours pas le nom de famille mais dont je connais très exactement les cuvées. Et jamais, jamais, sans un détour par la brasserie Merlin, à Penmarc’h, mon coup de cœur brassicole et la preuve définitive que le seul Merlin dont j’ai besoin tient dans un verre.

Il n’y a rien à optimiser dans une matinée de marché. On avance, on s’arrête, on discute des produits, on repart avec trois fois trop de choses. C’est une occupation qui n’exige rien. Et c’est précisément là que le travail commence, sans que j’en aie conscience.
Au large, l’esprit prend le vent
L’après-midi, on sort le bateau.
Le corps est occupé : il faut tenir un cap, surveiller la houle, sentir le vent tourner, jeter un œil au moteur. La tête, elle, ne fait rien. Regarder l’eau. Regarder la côte s’éloigner. Regarder Baptiste heureux comme jamais. Regarder l’horizon, qui n’a jamais rien de neuf à raconter et qui le raconte très bien.
Je croyais que ce vide était du repos. C’est un dispositif.
En 2012, Benjamin Baird et son équipe ont publié une étude au titre magnifique, “Inspired by Distraction”. Ils comparent quatre façons de faire une pause au milieu d’un problème créatif : une tâche mentalement exigeante, une tâche peu exigeante, un repos complet, ou aucune pause. C’est la tâche peu exigeante qui l’emporte, parce qu’elle est la seule à maximiser le vagabondage mental. Le repos total ne suffit pas. L’esprit a besoin d’une occupation juste assez présente pour lâcher le volant, et juste assez pauvre pour ne rien réquisitionner.
Une matinée de marché. Une sortie en mer. Ce sont deux variantes de la même condition expérimentale, et je les enchaîne depuis des années sans savoir que je faisais une expérience.

Il y a dans cette étude un détail que la vulgarisation oublie presque toujours, et c’est celui qui m’a le plus troublé. L’amélioration n’apparaît que sur les problèmes déjà rencontrés avant la pause. Jamais sur les nouveaux. L’incubation ne crée rien : elle décante ce qu’on a chargé avant de partir.
Ce qui donne à mes départs une saveur rétrospectivement comique. Toutes ces fois où je suis parti avec une question d’algorithme coincée en travers de la gorge, persuadé que j’allais l’oublier pendant quinze jours. Je ne l’oubliais pas. Je la donnais à la mer, et la mer me la rendait décantée, sans jamais m’expliquer comment ni me présenter de facture.
Et pendant ce temps, à l’avant, les enfants hurlent de joie pour des raisons que je ne comprends pas toujours mais qui me paraissent, sur le moment, absolument fondées. Je crois que c’est là que j’ai compris pourquoi ils aiment tant cette région. Ils ne l’aiment pas pour ce qu’elle a. Ils l’aiment pour ce qu’elle leur laisse : du temps sans structure, des journées qui ne sont pas découpées, un ennui qu’aucun adulte ne vient combler.
Le cerisier, le vent, et le droit de ne rien faire
Puis il y a le cerisier.
Je m’allonge dessous en début d’après-midi, sans intention particulière, et je m’endors au bruit du vent dans les feuilles. C’est peut-être le moment que j’attends le plus, et c’est certainement celui que je serais le plus incapable de justifier devant mon IDE.
Ce moment porte un nom en neurosciences : le réseau du mode par défaut. Il s’active quand on ne poursuit plus rien de précis, et c’est lui qui fait vagabonder l’esprit, qui relie des idées qui n’avaient rien à se dire.
Je me garderai d’en faire une machine à idées, et la recherche m’y invite. La synthèse de Roger Beaty et de ses collègues, parue en 2016, montre que la cognition créative repose moins sur ce réseau seul que sur sa coopération avec le réseau de contrôle exécutif, deux systèmes qui d’ordinaire s’ignorent poliment. Le vagabondage produit la matière. Il faut encore quelqu’un pour la trier.
Ce qui est certain tient en une phrase. Un cerveau qui reçoit une notification toutes les minutes n’entre jamais dans cet état. Jamais.
La fascination douce, et les braises de dix-neuf heures
Vers dix-neuf heures, j’allume le barbecue.
Ce qui m’occupe alors n’a rien d’une cuisson. C’est le feu. On approche, on recule, on déplace une braise sans nécessité, on reste planté là à regarder l’orange se déplacer sous le gris. La conversation dérive derrière moi et je n’en suis qu’à moitié, ce qui est exactement la bonne moitié.
Ce mécanisme a un nom, et une théorie complète derrière lui. Stephen Kaplan l’a formulée en 1995 sous le terme de restauration attentionnelle : certains environnements captent notre attention par le bas, doucement, sans jamais la réquisitionner, ce qui laisse à l’attention dirigée, celle qui s’épuise au bureau, le temps de se recharger. Kaplan appelle cela la fascination douce. Marc Berman, John Jonides et Stephen Kaplan l’ont vérifié expérimentalement en 2008 : après une marche en milieu naturel, les performances à une tâche d’empan mnésique inversé s’améliorent, ce qui n’arrive pas après une marche en ville.
Le feu, la houle, les feuilles au-dessus du cerisier, et plus tard le ciel. Car le vrai luxe bigouden, celui dont aucune brochure ne parle, est une obscurité suffisante pour qu’on voie les étoiles. Rester la tête en l’air vingt minutes sans autre projet que de regarder : je ne connais pas de meilleure définition du repos, ni d’activité plus totalement inutile, ni d’inutilité plus nécessaire.
Une journée bigoudène ne laisse aucun interstice à l’écran. Entre le marché du matin, la mer de l’après-midi, les braises du soir et le ciel de minuit, la place est prise. Je n’ai pas le mérite de me déconnecter : le lieu le fait pour moi, sans me demander mon avis, ce qui est exactement ce dont j’ai besoin.
Le retour, et ce que la science refuse de me promettre
Reste la question que je me pose chaque année sur la route du retour : est-ce que ça tient ?
Jessica de Bloom et son équipe ont mesuré la créativité de travailleurs avant et après de longues vacances d’été. Leur résultat, publié en 2014, mérite d’être rapporté sans maquillage. La flexibilité cognitive augmente : les idées produites au retour sont plus variées, elles couvrent davantage de catégories. L’originalité, elle, ne bouge pas.
Voilà donc ce que veut dire “rentrer changé”, et c’est plus modeste que ce que j’imaginais. Je ne rentre pas plus brillant. Je rentre plus large. En réunion de cadrage, je propose six chemins là où j’en aurais proposé deux, et je défends le premier avec beaucoup moins d’énergie inutile. Ce n’est pas du génie, c’est de l’amplitude, et je trouve ce résultat plus beau que la promesse qu’on aurait pu me vendre. La littérature sur l’estompement est constante, du reste : ce gain s’efface, et plus vite qu’on ne l’espère.
Ce que je ne dirai pas

Il y a une ironie dans cet article, et je préfère la nommer avant qu’on me la serve.
Tout ce que je viens de décrire fonctionne parce que ce n’est pas un protocole. Flâner au marché pour optimiser son incubation, sortir en mer pour faire vagabonder son esprit, regarder des braises pour recharger son attention dirigée, ce serait réintroduire l’exigence de performance exactement là où son absence est la condition du résultat. Il n’existe pas de bonne façon d’instrumentaliser un cerisier.
J’y retourne pour les olives du Guilvinec et le cidre de Lesconil, pour une bière à Penmarc’h, pour l’odeur du barbecue qui monte quand le vent tombe, pour la houle et les cris des enfants, pour le bruit ridicule que fait une capuche dans le vent.
Et pour le ciel, bien sûr. Le premier été, un voisin m’a expliqué qu’ “en Bretagne, il ne pleut que sur les cons”.
Rendez-vous au pont des vacances.
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