De Symphonie à Fable 5
Bâtir une capacité, pas dresser un mur
Reste une objection que tu dois désamorcer toi-même : préférer des fournisseurs européens, n’est-ce pas le même protectionnisme que celui qu’on reproche à Washington ? La réponse tient dans une distinction que la recherche récente a clarifiée. Fermer un marché pour protéger un acteur quel que soit son mérite coûte cher et dure rarement. Mais protéger temporairement une industrie naissante, le temps qu’elle se mette debout, peut fonctionner : le coton français sous blocus napoléonien l’a montré (Juhász, 2018). À une condition décisive, pourtant : la graduation vers la concurrence reste l’exception. Krueger et Tuncer (1982) n’ont trouvé aucun rattrapage de productivité plus rapide dans les secteurs protégés, et l’import-substitution latino-américaine demeure le contre-exemple. Ce qui marche, d’après la littérature récente, c’est une protection temporaire, datée d’avance, adossée à des objectifs d’export et protégée de la capture par les rentes. Sans clause de sortie, tu n’obtiens pas un marché sain, tu entretiens une rente.
Et c’est précisément ce qui sépare ta position de celle de Washington. La mesure américaine protège une capacité mature et dominante derrière un interrupteur ; un soutien à une filière naissante est un échafaudage temporaire vers la concurrence. Sur l’IA, d’ailleurs, le levier utile n’a rien d’un droit de douane, difficile et peu pertinent sur du logiciel : il ressemble plutôt au calcul, au talent, à l’investissement et à la commande publique. Et l’enjeu se résume à une boucle : tant que la valeur créée ici repart financer la R&D étrangère, on nourrit la dépendance qu’on prétend réduire. La garder en Europe, c’est financer notre propre prochaine vague d’innovation et préserver ce qui fait la force du continent, un terrain fertile capable de retenir ses talents comme ses capitaux. Construire une capacité, c’est préparer la concurrence, pas s’en abriter.
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